Analyse | Comment les tarifs américains perturbent le développement de l’énergie aux États-Unis
Pour Donald Trump, on l’aura compris, l’âge d’or des États-Unis passe par le forage de pétrole et de gaz à tout vent. « Drill, baby, drill! » avait-il notamment déclaré.
Cependant, l’attaque tarifaire qu’il mène depuis quelques semaines, mise en veilleuse pendant 90 jours pour l’instant, pourrait avoir exactement l’effet contraire.
La guerre commerciale que le président américain livre au reste du monde pourrait perturber non seulement les activités des oléoducs et des terminaux méthaniers mais aussi le secteur éolien et la filière batterie pour les véhicules électriques.
En effet, les énergies fossiles et renouvelables dépendent beaucoup, toutes les deux, de ressources importées.
Même s’il a suspendu les tarifs dits réciproques pour la plupart des pays, le président américain impose toujours des droits de douane de 145 % sur les produits chinois, des droits de 25 % sur l’acier et l’aluminium canadiens ainsi qu’un tarif de base de 10 % pour un très grand nombre de pays. Ces tarifs touchent une grande quantité de matériaux ainsi que des composantes nécessaires à la construction des infrastructures énergétiques, ce qui risque de faire gonfler la facture de grands projets et de décourager les investisseurs.
Et pourtant, c’est notamment grâce au libre commerce que les États-Unis sont devenus une puissance énergétique hors du commun au fil des décennies.

L'ex-président Joe Biden a fait adopter l'Inflation Reduction Act en 2022, qui a donné une forte impulsion au secteur de l'énergie solaire aux États-Unis, comme cette centrale solaire au Wisconsin.
Photo : Reuters / Kevin Lamarque
Un gros clou dans le cercueil des énergies propres
Depuis 2022, sous l’impulsion d’une loi qu’a fait adopter Joe Biden, l’Inflation Reduction Act (IRA), les Américains sont aussi devenus un des plus grands laboratoires de transition énergétique au monde. Cette politique a jeté les bases d’une transformation en profondeur de la structure énergétique de ce pays pour réduire la place occupée par les énergies fossiles.
En 2024, 90 % de la capacité énergétique installée aux États-Unis était de source renouvelable, selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie. Ces sources d'énergie génèrent aujourd’hui le quart de la production électrique du pays, deux fois plus qu’il y a 10 ans.
Cette expansion a été rendue possible en bonne partie grâce aux importations de métaux, de composantes et de technologies de l’étranger.
L’acier et l’aluminium nécessaires à la construction des turbines ou des tours éoliennes viennent en bonne partie du Canada.
Les panneaux solaires ou leurs composantes proviennent pour une bonne part de la Chine ou des pays d’Asie du Sud-Est et font déjà l’objet de tarifs.
De la même façon, 82 % des batteries lithium-ion pour véhicules électriques importées par les États-Unis proviennent de Chine. Les Chinois en ont exporté pour 15,3 milliards $ US aux États-Unis en 2024.

Un centre de stockage d'énergie par batterie à Saginaw, au Texas, en 2023.
Photo : AP / Sam Hodde
C’est sans parler des grands parcs de batteries au lithium, ces installations qui utilisent des batteries lithium-ion grosses comme des conteneurs pour stocker l'énergie qui provient des fermes solaires ou des parcs éoliens. Les États comme le Texas, l’Arizona ou la Californie, où ces centrales prolifèrent, s’en servent pour stabiliser leur réseau électrique quand celui-ci est fragilisé par une consommation plus élevée qu’à l’habitude. Soixante-neuf pour cent de ces grosses batteries utilisées aux États-Unis viennent de Chine.
Donald Trump avait déjà grandement plombé l’enthousiasme des investisseurs dans le secteur des énergies propres en promettant d’abolir l’IRA et tous les fonds qui l'accompagnent. Ce n’est pas encore fait, mais les effets se font déjà sentir.
L’imposition de tarifs, on le comprend, fait augmenter le coût de plusieurs projets, parfois de façon considérable.
C’est un coup de fouet politique qui met en péril l’accès à une énergie abordable et fiable pour les Américains en interrompant les chaînes d’approvisionnement
, a déclaré au New York Times Vanessa Sciarra, de l’Association américaine des énergies propres.
La guerre commerciale menée par Donald Trump pourrait donc achever ce qui aurait pu être une transition énergétique historique dans la plus grande économie du monde.

Le président Trump souhaite donner une impulsion aux forages pétroliers, comme ici, au Dakota du Nord.
Photo : Associated Press / Matthew Brown
Plus de tarifs, moins de forage
La même logique économique s’impose pour les énergies fossiles.
Les États-Unis sont aujourd’hui les plus grands producteurs de pétrole au monde et les premiers exportateurs de gaz naturel.
Depuis son arrivée au pouvoir, en janvier, Donald Trump a tout fait pour inciter l’industrie du pétrole et du gaz à forer au maximum. Il a éliminé la plupart des obstacles réglementaires et a accéléré l’octroi de permis afin d’encourager les compagnies pétrolières et gazières à forer et à construire de nouveaux pipelines pour transporter encore plus de carburants fossiles. Il a aussi levé le moratoire sur la construction de nouveaux terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié.
Le président espère ainsi que l’industrie, du Wyoming à la Louisiane en passant par l’Alaska, le Texas ou le Dakota du Nord, accélérera la construction des infrastructures pour augmenter la production.
Cependant, la guerre tarifaire risque d’avoir l’effet contraire, pour deux raisons essentielles.
Premièrement, l’industrie des énergies fossiles est grandement dépendante de l’acier pour se développer. Les droits de douane font donc augmenter le coût de construction des infrastructures, en partie à cause des tarifs de 25 % imposés sur l’acier et l’aluminium canadiens.
Les rapports de l'industrie indiquent que les prix des tuyaux en acier, essentiels pour faire les puits de forage, ont augmenté de 15 à 25 % peu après l'annonce des droits de douane [sur l’acier]
, écrit Bruce Beaubouef, éditeur du Offshore Magazine, une publication spécialisée de ce secteur.
L'industrie pétrolière et gazière dépend fortement de l'acier pour les structures comme les tuyaux, les tubages (qui permettent d’aller chercher la ressource au fond des puits), les structures montantes, les pipelines, tout comme des équipements pour les forages en mer tels que les plates-formes et les systèmes sous-marins.
Les droits de douane de 25 % sur les produits canadiens et mexicains perturbent cette chaîne d'approvisionnement nord-américaine intégrée
, conclut M. Beaubouef.

L'acier est un des matériaux les plus utilisés dans l'industrie des énergies fossiles, comme dans cette raffinerie en Californie.
Photo : Reuters / BING GUAN
Deuxièmement, le prix du pétrole ne cesse de baisser depuis que Donald Trump a lancé son offensive tarifaire. Selon le site Oilprice.com, les prix du Brent et du Western Texas Intermediate, à leur plus bas depuis quatre ans (autour de 60 $ US le baril), ont chuté d’environ 15 %.
Selon de nombreux experts, cette tendance à la baisse est en bonne partie due à la crainte d’une récession mondiale.
Or, quand les prix du pétrole baissent, les compagnies pétrolières ne sont pas incitées à investir dans de nouvelles infrastructures.
Notre capacité à "drill, baby, drill" est directement liée à la rentabilité des puits
, a déclaré au New York Times Lori Blong, maire de Midland, au Texas, qui se trouve au cœur du bassin pétrolier le plus prolifique des États-Unis. On ne peut pas se mettre en difficulté en forant.
Force est de constater que la politique économique de Donald Trump produit exactement l’effet inverse de celui qu’il souhaite.
Advertising by Adpathway




